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Rss Article de J.Teissier aumônier des arènes de Nimes
Une effraction salutaire

par Jacques Teissier

co-aumônier aux arènes de Nîmes. Communication faite le 25 mai 2004 au congrès international des chirurgiens taurins de Toulouse.

Lorsqu'un prêtre est présent dans une unité militaire ou un champ de bataille, il ne bénit pas la guerre. Pas plus que le prêtre assistant un condamné à mort ne bénit le crime ou la peine de mort. Il en va de même pour la corrida. En nommant un aumônier de prison ou un aumônier militaire, en acceptant qu'il y ait un aumônier aux arènes, l'Église ne bénit ni le crime ni la guerre ni la corrida. Elle offre un accompagnement spirituel à des hommes potentiellement en danger de mort, ou du moins en situation critique. Si notre présence d'aumôniers à la chapelle des arènes engage quelque chose de l'Église, notre goût pour la corrida n'engage que nous.

CAPILLA

La chapelle des arènes n'est en fait qu'un petit oratoire, parfois minuscule. A Nimes, nous avons une chance tout à fait unique à ma connaissance : non seulement elle est superbement aménagée, mais elle est précédée d'un vestibule qui constitue en quelque sorte la salle de repos des toreros. Eux seuls y ont accès, le temps qu'ils veulent, à l'abri de la meute des curieux, des photographes, des journalistes… ou des importuns.

° Dans le vestibule de la chapelle, l'ambiance peut être à couper au couteau, comme avant une corrida de Miura ou avant un défi particulièrement redouté… Je me souviens d'avoir vu NIMEÑO stressé comme jamais… avant un festival ! C'était le festival en mano a mano avec Paco OJEDA au profit des victimes des inondations de 1988 : il avait peur de passer inaperçu en raison de l'aura de Paco OJEDA. Il lui était moins difficile d'affronter les Miura que le regard des hommes…

° A l'inverse, l'ambiance peut être à la grosse rigolade, trop grosse pour être tout à fait naturelle, comme lorsque Pepe LIMEÑO lance une blague bien épaisse pour détendre l'atmosphère et que tout le monde surenchérit bruyamment…

° Elle peut encore être à l'humour, comme lorsque à 10h 45 du matin, Curro ROMERO dépose soigneusement sa cape de paseillo et sa montera sur le coin de la table, s'assoit ostensiblement dans le fauteuil [un geste qu'ils ne font jamais!], étend tranquillement ses jambes puis lance à la cantonade : "Ah ! Voilà !… Là je suis bien ! Vous ne pouvez pas savoir comme c'est dur de se lever de bonne heure !" Il a 64 ans et dans un quart d'heure il va affronter deux toros de 500 kg…

° L'ambiance peut aussi être narquoise, comme lorsque Victor MENDES arrive les traits tirés par une lourde saison et que je lui demande :

"Alors, Víctor, en forme ?"

Un sourire en coin, il me rétorque en roulant les 'r':

"Eh ! Les toros, eux, ils sont toujours en forme !"

° Ou encore. JULI avait déjà triomphé 2 fois à Nimes comme matador d'alternative. La 3e fois, au moment où il se prépare à sortir du vestibule, je lui dis : "A triunfar otra vez, Julián ?", tu vas encore triompher ? Avec une humilité et une simplicité qui m'ont stupéfait, ce jeune prodige m'a répondu avec un sourire timide : "Si Dios quiere…", si Dieu veut. Quelle leçon !…

Quel qu'en soit le visage, c'est toujours le même énorme stress, la même peur viscérale, la même angoisse sourde… le "miedo", quoi !

En pareil contexte, il me semble que notre présence signifie : 'je ne suis pas tout seul avec mon angoisse… il y a au moins 'quelqu'un' à me comprendre, devant qui je peux exister comme être humain et non comme personnage…' Dans le "petit monde" souvent impitoyable de la tauromachie, nous sommes une présence dont il n'y a pas à se méfier.

Je voudrais dire combien nous sommes impressionnés par l'attitude des toreros. Dans l'état de stress où ils se trouvent, ils ne peuvent pas faire les fanfarons devant eux-mêmes : ils se sentent tout petits, ils ne maîtrisent pas tout, ils ont besoin.

A mes yeux, il se vit là une authentique expérience spirituelle, quel que soit le nom dont on la nomme ou pas : l'expérience d'un dénuement radical de l'être (n'est-ce pas la réalité de notre condition humaine ? une réalité que nous nous cachons si souvent…;) et en même temps l'expérience d'une confiance, d'une "foi" suffisante pour oser affronter ce dénuement et pour faire face (n'est-ce pas la réalité de notre condition humaine ? cette "foi" qui fait vivre, envers et contre tout…;).

La foi que Dieu attend de l'homme, c'est d'abord l'audace de se lancer et de vivre en homme, en homme debout, dans un monde difficile, souvent impitoyable : la figure d'Abraham, "père des croyants" pour tous les monothéistes, l'illustre fort bien. Le spirituel, pour moi, n'est pas d'abord dans le religieux, dans le sacré, ni même d'abord dans le fait de croire en Dieu ou de ne pas y croire ; il est d'abord dans cette audace de vivre. Le spirituel, c'est ce qui nous fait le plus profondément humains, c'est la vie humaine vécue "de l'intérieur", c'est ce qui donne de la densité à la vie.

Risquer sa vie devant un toro : salutaire effraction… Le geste de toréer, d'oser affronter un toro et un public en vérité, me semble une expression symbolique très belle et très forte de cette 'foi' dangereuse qu'il faut pour vivre en homme, et qui n'est pas d'abord religieuse même si elle peut l'être aussi.

Le matador poète Luis Francisco ESPLÁ exprime tout cela d'une manière que je trouve merveilleuse dans la dédicace qu'il a écrite à Nimes sur notre livre d'or :

"Aquí se esparcian los miedos

y vozamos la soledad

como naufragos del terror.

Y sólo nosotros, cada uno de nosotros

somos nuestro único consuelo.

Gracias a Dios, él nos vigila."

"Ici se dispersent les peurs

et nous crions la solitude

comme des naufragés de la terreur.

Nous seuls

sommes chacun notre unique consolation.

Merci à Dieu ; Lui, il veille sur nous."


"LITURGIE" TAURINE

La corrida est un rite, ou si l'on préfère : une 'liturgie'.

° Étymologiquement, la liturgie c'est "l'action du peuple" (du grec leitourgia : leitos = public, et ergon = œuvre)… Dans la corrida, c'est clair : sans public, il n'y a pas de corrida mais seulement de l'entraînement. Il faudrait même dire qu'à la corrida il y a des 'participants' plutôt que des spectateurs ou un public… à moins qu'elle ne soit sur-médiatisée au point de devenir une sorte de snobisme. La présence active du public est vraiment constitutive de la corrida ; en cela, elle n'est pas sans affinités avec le théâtre dans son essence.

° Le rite, lui, est une action programmée, répétitive, très fortement prévisible. Il est un mode de langage symbolique dans lequel les hommes s'expriment quand ils n'ont plus les mots voulus pour parler… Un rite n'est pas forcément religieux : ainsi le rite du repas, qui "parle" sans mots et qui parle même beaucoup ! Je crois savoir qu'à Toulouse, on a le cassoulet…

Toute liturgie a pour but de mettre en scène rituellement, sous la forme d'une action gestuelle, corporelle, un aspect majeur de ce qui constitue la vie des hommes. On "joue" la vie, au sens où l'on "joue" une pièce de théâtre… on "représente" la vie, au sens où on donne une "re-présentation", où on "rend présent"… Dans le langage de la chimie, on pourrait dire qu'une liturgie est un "précipité" de la vie.

Dans la corrida le rite est essentiel : comme langage codé qui n'impose rien, mais dont chacun peut capter quelque chose en le vivant… Que représente, que joue la corrida ? Entre autres, et tout spécialement, la rencontre de la vie et de la mort dans un monde de violence. C'est pourquoi sa catégorie est celle du "drame", que l'on retrouve aussi dans le théâtre grec.


LA VIOLENCE

Du toril sort un fauve mortel pour l'homme. Et l'homme s'avance tranquillement, il fait front. Peu à peu il domine cette violence ; mais sans entrer lui-même en violence. Au contraire, il fait en finesse, avec douceur, avec "temple" ; il sait pourtant qu'il se met en danger et qu'il risque la mort, sa propre mort. C'est pour cela que la corrida n'est pas un carnage barbare.

Un de mes amis prêtres travaille beaucoup avec les jeunes des quartiers que l'on dit "difficiles". Ces jeunes, issus de tous les coins du monde, appartenant à toutes les religions (ou bien sans religion !), ces jeunes sont habités par une violence extrême. Entre eux, même quand ils sont amis, le ton monte tout de suite ; l'agressivité est à fleur de peau. Quand il reparle avec eux de ce qui s'est passé, le Père BOB (c'est ainsi que les jeunes l'appellent) leur raconte la corrida :

- "Vous savez comment fait le matador pour maîtriser la violence d'un toro qui est bien plus fort que lui ? Il ne fait pas comme si le toro n'était pas dangereux. Il ne se met pas non plus en colère. Il regarde en face la violence du toro, et il y va en finesse, sans brusquerie, avec astuce. Peu à peu, le toro se met avec lui. Eh bien la vie, c'est comme ça. Si vous répondez à l'agressivité par l'agressivité, jamais vous ne la dominerez : c'est l'agressivité qui vous dominera."

Figurez-vous que ces jeunes, qui habitent bien au-delà de la Seine et qui n'ont jamais vu la corne d'un toro, comprennent fort bien ce langage… Le rite de la corrida "joue" quelque chose de leur vie et il la leur fait voir autrement.

La violence mise en scène délibérément et "toréée" : salutaire effraction…


LA MORT

A-t-on le droit de "se la jouer" ainsi pour notre plaisir ? c'est ce que je ne crois pas ! Pour maintenir vivante une culture ancestrale à laquelle nous serions attachés ? peut-être pas davantage !

Seulement la corrida est bien plus qu'un divertissement et un plaisir, bien plus qu'une vieille tradition culturelle. C'est un rite où l'on "joue" la réalité de notre vie et de notre mort. Je pense même que ce rite est devenu d'une grande actualité dans notre société hyper-réglementée et hyper-sécuritaire qui essaye de se cacher la mort. La corrida est "effraction", selon la belle expression (de Simon CASAS) qui m'a inspiré les réflexions que je vous partage aujourd'hui. Salutaire effraction…

Oui, l'homme "naît pour mourir" et, paradoxalement, c'est en osant regarder la mort en face, et non en se la masquant, qu'il devient tout à fait homme… Oui, l'homme naît au sein d'un monde de violence et c'est en osant regarder en face cette violence avec calme et finesse, et non en la refoulant, qu'il peut s'en délivrer… Oui, il n'y a pas de vie humainement possible sans risque.

Ce n'est pas un hasard si, en entrant dans une église, la première chose que l'on voit est un crucifix dans le chœur. Peut-on aller à Dieu authentiquement si l'on détourne les yeux de la violence du monde des hommes, et de la mort ? Il est vrai que pour accepter de "se mettre en face", il faut être habité d'une confiance, d'une "foi", d'une audace de vivre ; mais c'est justement ce que Dieu aime en l'homme.

- Ainsi sous son archaïsme apparent, la corrida pourrait-elle cacher un message des plus actuels… assez vital pour valoir le risque de sa vie. Étant entendu que les progrès de la médecine ne rendent quand même pas cette mort de l'homme trop quotidienne…

Pour ma part, je trouverais assez plaisant que, par un de ces retournements de situations dont l'histoire est friande, ceux qui sont aujourd'hui accusés de barbarie en raison de leurs corridas soient en réalité d'authentiques défenseurs de l'homme et de l'humain, "à travers" leur prétendue barbarie elle-même…

- Cela étant dit, je n'ai rien contre le plaisir, et je peux vous assurer que je prends beaucoup de plaisir dans une corrida. Même quand elle n'est pas terrible, il y a toujours quelque chose à y glaner. Ce que je trouve important, c'est de ne pas réduire la corrida à un plaisir ; il y a du plaisir à la corrida, mais elle n'est pas 'pour-le-plaisir'. Si le plaisir est l'une des composantes du drame, il ne finalise pas le drame.


SACRIFICE

Nous le savons, la corrida a des racines sacrales. Quelque chose qui va peut-être vous étonner et que je sais depuis peu. Dans la Grèce antique comme dans tout le pourtour méditerranéen, la victime sacrificielle par excellence était le taureau. Eh bien il ne fallait pas que le taureau voie le couteau avant le moment fatal. (comme aujourd'hui où l'épée est soit cachée par la muleta soit tenue de côté dans l'autre main, mais jamais brandie devant la bête)

Il fallait encore que la victime soit consentante, rituellement : il fallait qu'elle hoche la tête verticalement [c'est d'ailleurs pareil dans toutes les religions du monde, y compris pour les sacrifices humains que ce soit chez les Aztèques ou dans l'"Iphigénie" de Racine…]. Un consentement si important qu'il est une condition de validité du sacrifice. (n'est-ce pas ce qui se passe quand le matador "égale" le toro avec sa muleta et lui met la tête à la juste hauteur en la bougeant verticalement ?

Et ne dit-on pas qu'en fin de faena , le toro "demande la mort" ? l'expression n'est peut-être pas aussi innocente qu'il y paraît !).

Ces gestes techniques nous relient secrètement à des significations symboliques très anciennes qui se perdent dans la nuit des temps… Mais cet arrière-fond sacral garde-t-il une certaine actualité ?

La corrida n'est pas sans affinités avec ce que l'on appelle les sacrifices de communion : il s'agit d'établir une communion entre les participants (il y a bien de ça dans la corrida ! on le constate…;) ; mais aussi avec ce que j'appellerai le divin ou le sacré. Un divin, un sacré non identifié comme tel dans la corrida moderne mais présent sous la forme de la beauté, de la joie de l'assemblée, de l'ivresse provoquée par certains moments de grâce…

Il serait intéressant de travailler plus à fond cet aspect des choses avec l'aide des sciences des religions, maintenant assez constituées pour devenir un bon outil de lecture de la corrida. Il y aurait certainement des choses à trouver. Sommes-nous aussi affranchis que nous le pensons du monde sacral dont nous venons ?… Notre prétendu affranchissement du sacral pourrait bien être l'une des grandes illusions de la modernité ! La corrida, salutaire effraction ?!…

DUENDE

Pour terminer, je voudrais évoquer le mystère du duende, de 'l'ange' qui descend, de l'inspiration : ce "quelque chose" qui fait l'accord, le "temple" [tout cela pris au sens le plus large, y compris dans la facette torista de la tauromachie : quand l'accord se fait entre le toro et le torero].

On peut se préparer à recevoir la visite de "l'ange" ; mais on ne peut pas la commander, elle vient "d'ailleurs". Cette 'visite' engendre de la beauté; mais une beauté éphémère, une beauté que l'on ne peut emprisonner. Le duende est un instant de grâce qui fait irruption, mais il ne fait que… "passer" (comme passe une suerte : une 'passe') ! Souvenez-vous du grand Antonio ORDÓÑEZ toujours déçu par le film de ses plus grandes faenas : "Il manque l'émotion", disait-il…

Le duende, c'est tout le contraire de la production industrielle, du standardisé, de l'indéfiniment reproductible (qui a sa légitimité dans son ordre, mais qui a tendance à devenir un modèle social… et même un modèle taurin, hélas !). C'est un "coup d'aile de la Divinité", selon la belle expression de Juan BELMONTE, qui ne passe pas pour un pilier d'église…

Quant à moi, je trouve que ces instants de grâce sont une magnifique parabole du spirituel : ce souffle venant d'ailleurs que de nous-mêmes, cette "révélation", cette "irruption" de l'infini dans le fini. Vous connaissez l'image de Jésus dans l'évangile selon Saint Jean :

"Le vent souffle où il veut, dit-il,

tu entends sa voix

mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va.

Ainsi en est-il de quiconque est né de l'Esprit." (Jean 3/8)

Ce qui est spirituel ressemble au vent : ressemble au duende… Salutaire effraction dans un monde standardisé et mercantile, du moins tant que le toro gardera son authenticité de combattant. Ojalá !…

Je ne voudrais pas terminer sans rendre hommage à José BERGAMÍN, celui qui a peut-être les paroles les plus profondes et les plus justes sur l'âme de la corrida et sur sa mystique. Pour lui, la corrida est la course de notre vie, et la lidia notre combat avec le monde. "L'art magique et prodigieux de toréer, écrit-il, a sa musique propre, et c'est ce qu'il a de mieux. Musique pour les yeux de l'âme et pour l'oreille du cœur." (La solitude sonore du toreo, p. 15)… [Les très grands toreros] "nous parlèrent de ce 'sentiment du toreo', douloureux et joyeux à la fois." (ibidem p.17).

"Música callada" y "soledad sonora" (St. Jean de la Croix), puisse la corrida garder longtemps encore son pouvoir d'effraction salutaire…
 
 
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Ecrit par: tem40, Le: 03/10/11


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