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Toro bravo ou animal de ferme ?
Dans l’argumentaire avancé pour l’inscription de la corrida au Patrimoine Culturel Immatériel de la France, le thème écologique a eu un impact important. On a insisté sur le fait que le toro bravo vit en liberté pendant 4 ans, sous une surveillance minimale de l’homme, dans des espaces très vastes qui préservent la faune et la flore sauvages, ce qui est un compromis quasiment parfait de l’alliance entre nature et culture, et que la Fiesta est basée sur le respect et le maintien de sa condition d’animal bravo, c'est-à-dire d’origine sauvage.
Donc, en voyant les résultats des dernières ferias – parmi lesquelles la Feria del Toro de Pampelune, où les toros se laissent faire, certains se demandent où va s’arrêter la perte de caste. D’autres se demandent si les conditions d’élevage de ce bétail correspondent à ce qui a été annoncé ou s’il s’agit d’une fausse présentation de la réalité, à quelques honorables exceptions près.
Il est évident que nous vivons de plus en plus dans une société où prévaut la rentabilité, où l’apparence, aux yeux du consommateur, prime sur le fond. Comme les abricots avec leurs couleurs rutilantes, les toros doivent impressionner par leur taille, leur poids et leurs cornes aiguisées. Puis vient l’inconnu de goût pour les uns et de la caste pour les autres. La rentabilité s’impose ainsi au spectateur et au torero, au moins à celui qui est en condition de faire prévaloir son critère et ceci suppose que le toro collabore immédiatement, qu’il n’offre pratiquement pas de résistance, qu’il ne fasse pas perdre du temps avec les tâtonnements de la lidia, et qu’il permette le nombre suffisant de passes pour couper des oreilles ce qui fait croire au pubico-consommateur qu’il n’a pas perdu l’argent de son billet d’entrée.
La rentabilité s’impose aussi à beaucoup de ganaderos ce qui les pousse à réserver pour leur bétail des espaces de plus en plus réduits économisant des terres pour des activités plus rentables que l’élevage et bien sûr, à placer des « fundas » aux toros pour qu’ils n’abiment pas leurs cornes et afin de ne pas perdre de bêtes, blessées ou mortes dans les bagarres dans les champs.
Quel est le résultat de toutes ces manipulations qui s’ajoutent à celles imposées par les règlements sanitaires imposés par l’Europe et à celles qui servent à fortifier les pattes des animaux affaiblis de ne pouvoir parcourir de vastes espaces ? Je crains que l’image du toro bravo par son rapport de plus en plus accentué avec l’homme soit de plus en plus près de l’animal de ferme que de l’animal sauvage.
Si nous voulons vraiment préserver l’équilibre fondamental de la tauromachie et défendre l’idée, au-delà des considérations économiques, d’un authentique patrimoine culturel, nous devons tous assumer notre responsabilité. Les toreros doivent considérer leurs exigences par rapport au toro à moyen terme et non à court terme. Cela vaut-il la peine d’accumuler tant d’après-midi gris avec des toros décaféinés, surtout quand il s’agit de toreros capables de triompher avec des toros de plus de caste ?
Les aficionados doivent apprendre ou réapprendre à accepter les vicissitudes inhérentes à la Fiesta, savoir applaudir les toreros qui toréent de manière respectables même quand le toro ne leur permet pas de briller. Ils doivent accepter aussi que les cornes soient quelques fois fendues ou abimées précisément parce qu’elles sont intactes et parce que ces défauts sont dus uniquement –ne faisons pas du mauvais esprit- aux vicissitudes naturelles du campo. Une corne acérée peut être aussi artificielle que les ongles longs et pointus de certaines dames ! Mais la plus grande responsabilité incombe, sans aucun doute, aux éleveurs. Ils méritent le respect des autres professionnels, des aficionados et la protection en même temps que la vigilance des autorités autonomes et d’état. Et là, on doit faire la différence entre ceux qui cherchent avant tout le commerce et ceux qui tentent de maintenir dans la mesure du possible la tradition ganadera dans toute son authenticité. Pourquoi ne pas imaginer pour ces derniers, s’ils correspondent aux conditions requises par les autorités en concertation avec les professionnels, une marque commerciale comparable, dans le domaine de l’agriculture ou de la vigne à la « dénomination d’origine » ou de « produits biologiques » quelque chose comme « ganaderia dédiée à l’élevage ancestral du toro bravo » ? Bien sûr, une telle dénomination devra être prise en compte par les impresarios et par le public, communiquée aux autorités européennes pour obtenir, dans la mesure du possible, les dispenses aux innombrables obligations sanitaires, et par là même correspondre à un prix minimal obligatoire à convenir lors de l’achat du dit bétail. Ce prix devrait, en particulier, intégrer le pourcentage de pertes des bêtes dans le campo, de la même manière que la vente du poisson frais –c’est pour cette raison qu’il est plus cher que le congelé- intègre le pourcentage de poissons inaptes à la consommation.
Bien sûr, ce ne sont que des principes de base afin de préserver l’indispensable équilibre entre la nature et la culture, fondement à mon avis de l’élevage du toro bravo. Ensuite, vient tout le travail de sélection et de détermination des critères de la part du ganadero. Je rêve d’une Fiesta où le toro serait le principal acteur, avec des ferias pour lesquelles l’impresario choisissant les ganaderias en se tenant aux exigences du public et ensuite contacte les toreros intéressés.
Ces propositions, peut-être ingénues et utopiques, peuvent gêner certains professionnels. Souhaitons qu’elles provoquent d’autres propositions encore meilleures ! Pour les toros, comme dans la vie, il faut s’accrocher et avancer pour avoir un avenir.

François Zumbiehl Professeur de Littérature classique et anthropologie, Directeur Culturel de l'Union Latine a occupé plusieurs postes de conseiller diplomatique auprès de l'Ambassade de France.

Paru sur Toros en el mundo
Traduit par Tem40



tem40 Le: 29/11/12
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